La Belgique, championne de la consommation… et de la souffrance des homards
Chaque année, la Belgique importe plus de quatre millions de homards vivants, principalement en provenance du Canada. Rapporté au nombre d’habitants, notre pays est le premier consommateur mondial. Derrière cette réalité se déploie pourtant une chaîne de souffrances évitables. Dès leur capture, les homards sont placés dans des boîtes en polystyrène et maintenus à la verticale, les pinces solidement attachées. Une fois arrivés en Belgique, certains restent des mois dans des viviers surchargés, entassés les uns sur les autres, affamés, soumis à une lumière artificielle intense, les pinces ligaturées pour empêcher les réflexes de défense déclenchés par une telle promiscuité.
Lorsque les établissements ne disposent pas de vivier, les homards sont simplement déposés vivants sur de la glace, hors de l’eau, ce qui accélère leur dégradation physique et les condamne à une lente agonie. Exposés à l’air, leur état s’affaiblit rapidement. Leur supplice culmine lorsqu’ils sont plongés vivants dans l’eau bouillante ou tranchés en deux alors qu’ils sont encore pleinement conscients.
L’idée selon laquelle ils ne ressentiraient pas la douleur est désormais dépassée. Une étude de 2024 menée par la chercheuse Lynne Sneddon (Université de Gothenburg) confirme que les crustacés plongés dans l’eau bouillante endurent plusieurs minutes de douleur intense avant de perdre conscience. Elle souligne sans ambiguïté que des méthodes de mise à mort moins douloureuses doivent être mises en place.
Cette réalité est reconnue par une large majorité du public belge : selon un sondage IPSOS réalisé à la demande de GAIA en 2020, plus de quatre Belges sur cinq estiment que les homards souffrent lorsqu’ils sont ébouillantés ou découpés vivants.
Les homards, grands oubliés du bien-être animal
Les homards et autres décapodes figurent parmi les grands oubliés des politiques de protection animale. Alors que 99 % des espèces animales sont des invertébrés, presque aucune législation ne les protège en Europe. Aucun cadre légal n’existe pour les homards, crabes ou écrevisses, bien qu’ils soient capturés, transportés, stockés et tués dans des conditions extrêmement cruelles. Chaque année, des centaines de milliards de décapodes sont pêchés et manipulés vivants, puis mis à mort par ébouillantage, démembrement ou congélation, sans le moindre étourdissement préalable.
Dans son avis scientifique de 2018 consacré aux décapodes marcheurs, le Conseil wallon du Bien-être des animaux (CWBEA) reconnaît l’existence d’un ensemble convergent de critères comportementaux et physiologiques indiquant que ces crustacés sont capables de ressentir des émotions, dont la douleur, des capacités longtemps considérées comme l’apanage des vertébrés. Le Conseil relève notamment que le maintien de homards ou de crabes hors de l’eau provoque une augmentation marquée de leur consommation d’oxygène et de la production d’acide lactique, deux indicateurs biologiques clairs de stress. Il souligne également que ces animaux disposent d’un système nerveux complexe, constitué de noyaux nerveux répartis dans le thorax et l’abdomen. S’appuyant sur la littérature scientifique, et en particulier sur les travaux de Sneddon (2015), le CWBEA constate que les crustacés décapodes remplissent presque tous les critères utilisés chez les vertébrés terrestres pour établir l’existence d’une réaction à la douleur. Au regard de l’état actuel des connaissances scientifiques, le Conseil conclut dès lors que les décapodes marcheurs sont capables de ressentir des émotions, dont la douleur, et que leur transport, leur maintien et leur mise à mort doivent être organisés de manière à prévenir toute souffrance évitable. Il est d’avis que les conditions de transport et de logement doivent se faire de façon à assurer leur bien-être et que leur mise-à-mort doit être précédée d’un étourdissement adéquat tel que l’électronarcose.
La Belgique, importe massivement les homards
Selon STATBEL, pour l’année 2024, environ 2,7 tonnes de homards ont été pêchées en Belgique. Avec un poids moyen d’environ 525 grammes par individu, cela représente environ 5 100 homards. Le marché belge repose donc quasi exclusivement sur les importations.
La même année, la Banque nationale (BNB) indique que 3 884 758,75 kg de homards vivants ont été importés, soit l’équivalent d’environ 7,4 millions de homards, tous pays confondus.
En chiffres absolus, les Belges sont les deuxièmes plus gros consommateurs européens après les Français ; rapporté à la population, ils deviennent les premiers. Un triste classement qui souligne l’ampleur des souffrances infligées.
Pas d’homard à ma table
Dans sa nouvelle campagne, GAIA invite les consommateurs à renoncer à l’achat et à la consommation de homards durant les fêtes. Carrefour, Delhaize et Intermarché continuent de vendre des homards vivants, maintenus dans des aquariums surpeuplés, les pinces ligaturées. GAIA demande que la cuisson et la découpe à vif soient interdites sans étourdissement préalable et que la vente de homards « frais » ne soit autorisée que si l’animal a été étourdi puis mis à mort de manière professionnelle. Le CrustaStun, en induisant une insensibilité instantanée suivie d’une mort rapide, démontre qu’une alternative existe. Nous savons désormais que ces animaux ressentent la douleur. La seule conclusion logique est de renoncer à leur infliger ces souffrances. Sans homard, la fête est plus belle, plus juste et plus respectueuse des êtres sensibles.
Ce que montre la science sur la douleur des crustacés
Il n’est scientifiquement plus crédible d’affirmer que les réactions des crustacés aux stimuli nocifs ne seraient que de simples réflexes. En 2005, l’EFSA, l’Autorité européenne de sécurité des aliments, confirmait déjà que les homards pouvaient ressentir la douleur.
Les travaux de Lynne Sneddon (2024) et ceux de nombreux spécialistes montrent que les décapodes apprennent à éviter des situations douloureuses, présentent des modifications durables de comportement après une expérience négative et manifestent même des biais cognitifs pessimistes. Ces observations faites sur diverses espèces sont transposables aux homards.
Les recherches du professeur Robert Elwood (Queen’s University Belfast) démontrent que leurs réponses dépassent largement le réflexe : les décapodes soignent leurs plaies, évitent le risque, retiennent des expériences douloureuses pendant au moins vingt-quatre heures et ajustent leur comportement même sous contrainte. Ils possèdent des nocicepteurs (terminaisons nerveuses) sensibles à la chaleur, aux produits chimiques et aux traumatismes mécaniques, et réagissent aux analgésiques. La douleur est donc une expérience interne orientant leurs décisions.
D’autres chercheurs, comme Noam Miller (Wilfrid Laurier University), rappellent qu’il s’agit de leur reconnaître une capacité cognitive fondamentale : ressentir quelque chose et en conserver la trace. Quant au biologiste Jaren G. Horsley (Northern Virginia Community College), il souligne que les homards ne disposent pas d’un système nerveux autonome capable de les plonger en état de choc, ce qui signifie qu’un homard découpé en deux ressent pleinement la douleur jusqu’à la destruction complète de son système nerveux.
Amber Vroonen, agrobiotechnologiste belge, qui a consacré sa thèse – primée à l’Odisee University College – à l’étude des crustacés, estime que les homards remplissent largement les critères permettant de les considérer comme des animaux sensibles. Selon ses travaux, ils sont capables de détecter des variations de température extrêmement faibles, de l’ordre de 0,15 degré. Elle souligne également que, lors de la cuisson, l’animal resterait conscient pendant près de trois minutes et présenterait des signes manifestes de douleur et de stress, notamment à travers des changements physiologiques tels que des variations du rythme cardiaque et des niveaux hormonaux.
Selon Hilde Vervaecke, biologiste comportementale à la Haute École Odisee, qui mène des recherches sur le comportement et le bien-être animal, plusieurs critères permettent de déterminer si un animal est « sentient », c’est-à-dire capable de ressentir la douleur. « Chez les homards, nous savons avec certitude qu’ils perçoivent et traitent des stimuli douloureux et qu’ils adaptent leur comportement en conséquence. Lorsqu’on plonge des homards dans de l’eau bouillante, ils subissent plusieurs minutes de douleur intense avant de perdre connaissance.
Enfin, Bernice Bovenkerk, professeure d’éthique animale et environnementale à l’Université de Wageningen, y voit aussi un mécanisme d’adaptation chez les personnes qui consomment de la viande ou du homard.
En se persuadant que ces animaux ne ressentent pas la douleur, on évite de se sentir coupable de les tuer.
Hilde Vervaecke ajoute que nous reconnaissons plus facilement la douleur chez les autres mammifères que chez les homards, car leurs réactions ressemblent davantage à celles des humains.
« Nous avons longtemps sous-estimé le fait que des structures plus simples, comme le système nerveux d’un homard, puissent néanmoins produire des sensations de douleur comparables. Il n’y a donc aucune raison de continuer à infliger cette souffrance. »
La cruauté de la mise à mort
Pour être considérée comme acceptable, une méthode de mise à mort doit provoquer une perte de conscience immédiate ou une absence totale de douleur jusqu’au décès.
C’est la définition même de l’étourdissement dans la législation européenne concernant les animaux terrestres. Les homards, eux, ne bénéficient d’aucune protection.
Transport, stockage et conditions de détention
Le transport, le stockage et les manipulations aggravent encore la souffrance des homards. Hors de l’eau, leurs branchies ne maintiennent un taux d’oxygène suffisant que pour une durée limitée. Même conservés dans des viviers, ils sont maintenus dans des conditions contraires à leurs besoins naturels et qui portent atteinte à leur bien-être. Solitaires et territoriaux dans la nature, ils sont forcés de cohabiter dans des espaces exigus, sans nourriture, sous une lumière forte et un bruit constant. Ils deviennent alors agressifs, ce qui explique la ligature quasi systématique de leurs pinces, sans que cela n’empêche totalement les blessures et les mutilations. Les viviers, souvent surpeuplés, sont généralement installés en pleine lumière, sans abri, exposés au bruit et aux vibrations, à l’opposé de leur environnement naturel. Lors de la vente, les homards sont fréquemment emballés dans de simples sacs en plastique, sans eau, puis replacés encore vivants au réfrigérateur.
Le faux « étourdissement » par le froid
Le froid ne constitue pas un étourdissement. Les homards restent sensibles pendant de longues minutes à 0 °C ; chez certaines espèces, la réaction aux stimuli peut durer plus de cent minutes. Le refroidissement brutal provoque du stress et des contractions douloureuses. Le froid sert essentiellement à immobiliser, non à éviter la douleur.
Dans la pratique, nombre de homards restent des jours au réfrigérateur lorsqu’ils ne sont pas vendus immédiatement, une situation totalement incompatible avec leur bien-être.
L’ébouillantage à vif : un supplice prolongé
La mise à mort par ébouillantage est particulièrement cruelle. Les homards manifestent une aversion nette pour la chaleur. Lorsqu’ils sont plongés vivants dans l’eau bouillante, leurs nocicepteurs transmettent immédiatement le signal de douleur. Selon les scientifiques, un homard d’un kilo peut rester conscient et souffrir pendant une à trois minutes, un laps de temps extrêmement long, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une douleur aussi intense. Les mouvements brusques, l’autotomie, les tentatives d’évasion sont autant d’indications d’un supplice réel.
La découpe en deux, parfois présentée comme une alternative plus « humaine », ne détruit pas l’ensemble des ganglions nerveux et ne garantit ni perte de conscience rapide ni mort immédiate. Un homard ainsi coupé en deux continue de ressentir la douleur. ....avec à la clé une agonie lente et particulièrement cruelle.
Tous les signes indiquent que les décapodes perçoivent la chaleur, comme d’autres stimuli nocifs, d’une manière qui correspond à l’expérience de la douleur. Robert Elwood estime que le fait de placer un homard dans de l’eau bouillante active les nocicepteurs, lesquels transmettent l’information au système nerveux. Le homard finit par mourir, mais la question essentielle est de savoir combien de temps la mort survient et à quel moment les nocicepteurs cessent de fonctionner. Chez les très petits animaux, l’intérieur du corps se réchauffe rapidement et la mort intervient en quelques secondes. Les homards plus grands mettent davantage de temps à atteindre une température interne létale, ce qui retarde la perte de conscience et la mort. Certains scientifiques suggèrent qu’un homard met plus d’une minute à mourir ; d’autres estiment qu’il faut deux à trois minutes pour un individu d’un kilo. Selon Robert Elwood, il faut environ une minute. Durant cette période, on observe fréquemment un choc physiologique et des réactions d’autotomie. Outre l’autotomie, les homards remuent violemment, agitent leur queue et tentent de s’échapper.
D’autres variables influencent probablement la rapidité de la mort et le moment où la souffrance prend fin : l’eau est-elle véritablement à 100 °C, ou moins chaude ? Le homard est-il entièrement immergé d’un seul coup, ou seulement la tête dans un premier temps ? L’immersion totale peut représenter un risque pour le cuisinier : les mouvements brusques du homard peuvent projeter de l’eau bouillante. Pour cette raison, elle est souvent évitée dans les cuisines professionnelles. Selon Robert Elwood, il est particulièrement troublant que la question de savoir si le homard meurt en une minute ou en trois soit considérée comme secondaire : pour lui, dix secondes de souffrance sont déjà de trop.
Des pratiques incompatibles avec la sensibilité des décapodes
Ces pratiques contrastent fortement avec ce que l’on sait aujourd’hui de la sensibilité des décapodes. Leurs réactions comportementales, leur mémoire de la douleur, leurs biais cognitifs et leurs réponses physiologiques témoignent d’une véritable sentience. Ils ne disposent pas d’un mécanisme de protection leur permettant de s’évanouir de douleur. Ils restent conscients jusqu’à la destruction de leur système nerveux.
Ailleurs dans le monde : des avancées déjà concrètes
Plusieurs pays ont déjà légiféré.
- En Suisse, depuis 2018, les homards doivent être étourdis avant la mise à mort et le transport des crustacés sur glace est interdit.
- La Norvège, l’Autriche et la Nouvelle-Zélande, prohibent également l’ébouillantage sans étourdissement.
- En Italie, la conservation de crustacés vivants sur de la glace a été jugée contraire au droit pénal de la protection animale par la jurisprudence, plusieurs décisions considérant cette pratique comme un mauvais traitement. Certaines autorités locales vont plus loin : la province de Reggio Emilia a ainsi interdit l’ébouillantage de crustacés vivants sans étourdissement préalable.
- Au Royaume-Uni, les homards et autres décapodes sont reconnus comme des êtres sentients depuis 2022. Cette reconnaissance s’appuie sur un rapport scientifique de référence commandé par le gouvernement et réalisé par la London School of Economics, qui a passé en revue près de trois cents publications scientifiques concluant à la capacité de ces animaux à ressentir la douleur, le stress et d’autres états négatifs.
La Déclaration de New York sur la conscience animale, publiée en 2024, s’inscrit dans le prolongement de la Déclaration de Cambridge et affirme qu’il existe une présomption réaliste de conscience chez de nombreuses espèces, y compris les crustacés et les animaux d’aquaculture. Forte du soutien de centaines de scientifiques internationaux issus des neurosciences, de la biologie et de l’éthique, cette déclaration constitue aujourd’hui l’un des socles scientifiques les plus solides pour étendre la protection juridique à des animaux longtemps laissés sans reconnaissance.
Homards : des animaux sensibles, loin de l’image "primitive"
Les homards, souvent décrits à tort comme des animaux primitifs, possèdent en réalité des systèmes sensoriels remarquablement sophistiqués. Leur corps est couvert de milliers de poils sensoriels capables de détecter la moindre variation de leur environnement. Ils perçoivent par leurs pattes, identifient les aliments grâce aux récepteurs présents sur leurs pinces, apprennent à éviter la douleur et recherchent des refuges lorsqu’ils sont stressés. Leur souffrance, physique comme émotionnelle, est bien réelle. Certains chefs, pensant agir avec davantage de compassion, plantent un couteau dans la tête du homard, sans savoir que son système nerveux est distribué en plusieurs centres le long du corps, de sorte qu’un seul coup ne supprime pas la perception de la douleur. Ce qui serait immédiatement considéré comme une cruauté intolérable envers un chien ou un chat demeure pourtant légal pour les homards, toujours privés d’une protection adéquate.
Des alternatives à la mise à mort cruelle existent
Des solutions éprouvées permettent déjà d’éviter ces souffrances.
- Certains anesthésiants, comme l’huile de clou de girofle ou l’AQUI-S, peuvent induire une perte de conscience avant la mise à mort.
- L’électrocution demeure la méthode la plus efficace : elle provoque une insensibilité en moins d’une seconde et entraîne une mort rapide. Des appareils comme le CrustaStun, le Stansas ou l’Ace Aquatech sont aujourd’hui disponibles pour les restaurants, poissonneries ou entreprises spécialisées. Au Royaume-Uni, bien que l’obligation ne soit pas encore en place, plusieurs grandes chaînes appliquent déjà l’étourdissement électrique.
Ce que demande GAIA
Il n’est plus acceptable que des millions de homards importés en Belgique soient mis à mort chaque année sans étourdissement, alors que des alternatives efficaces existent. GAIA demande aux ministres régionaux du Bien-être animal d’interdire la cuisson et la découpe de homards encore vivants, ainsi que la commercialisation de crustacés dits « frais » maintenus en vie jusqu’au point de vente. L’association appelle également les autorités à accompagner la transition vers des méthodes d’étourdissement éprouvées, en particulier l’électronarcose, notamment par la mise en place d’un fonds de soutien dédié.
L’étourdissement préalable à la mise à mort doit devenir la norme. Les connaissances scientifiques actuelles ne laissent plus de place au doute sur la capacité de ces animaux à ressentir la douleur et le stress, ni sur l’ampleur de leur souffrance. Les solutions existent ; il est temps d’y mettre un terme.