Que cache le steak haché ? Entretien avec la journaliste d'investigation Anne de Loisy

Que cache le steak haché ? Entretien avec la journaliste d'investigation Anne de Loisy

GAIA informe
17 septembre 2015

Journaliste d’investigation, Anne de Loisy (42) a enquêté durant trois ans au cœur de la filière industrielle de la viande. Dans son livre « Bon appétit ! Quand l’industrie de la viande nous mène en barquette » publié en février 2015 aux Presses de la Cité, elle dénonce les cadences infernales, la déshumanisation, les manques d’effectifs et de contrôles dans les abattoirs à la recherche du profit maximal, au détriment des animaux et des hommes... Entretien.

Quel est votre parcours et qu’est-ce qui vous a motivé à publier ce livre ?
Anne de Loisy : « En 2012, j’ai réalisé le reportage « La viande dans tous ses états » pour l’émission « Envoyé Spécial » diffusée sur la chaîne France 2. Certains des thèmes que j’abordais ont été repris et exploités lors de la campagne présidentielle française par la candidate d’extrême droite Marine Le Pen, notamment sur la question du « halal » et du « casher » mais pas forcément à bon escient. De plus, en télévision, il n’est pas toujours facile d’exprimer tous les tenants et les aboutissants d’une problématique. J’ai donc souhaité creuser la situation dans les abattoirs en France dans mon livre afin de montrer qu’on était loin de l’idée du « bien manger » pourtant tellement vanté dans notre culture. »

Quelles ont été les réactions à la sortie de votre livre, notamment de la part des producteurs ?
AdL :
« L’industrie de la viande a exprimé sa colère dès la parution de mon livre, et du coup, aussi surprenant que cela puisse l’être, elle a été la première à en faire la promotion ! Le quotidien Libération a dédié un dossier spécial dans un de ces numéros. Je pense que cela a eu le mérite de susciter le débat, sur un thème qui préoccupe un nombre toujours plus grand de consommateurs. »

Quelle a été votre propre expérience lors de l’enquête ? Avez-vous reçu des menaces par exemple ? Est-il facile d’entrer dans un abattoir ?
AdL :
« Je n’ai pas reçu de menaces, mais cela dit, toutes mes demandes d’autorisations pour entrer dans les abattoirs ont été refusées. C’est finalement avec l’aide du directeur de l’OABA (l’Œuvre d'Assistance aux Bêtes d'Abattoirs) que j’ai pu y pénétrer. Cette association française est habilitée à visiter les abattoirs notamment sur les questions de bien-être animal. Malheureusement, depuis la diffusion du reportage en 2012, l’OABA se voit refuser systématiquement l’accès aux plus grands abattoirs français. »

Cherche t-on vraiment à cacher la réalité au consommateur?
AdL :
« Oui, à la base, l’abattage est un acte violent que le consommateur ne souhaite pas voir. Ajouter à cela les cadences infernales, les animaux tronçonnés vivants ; et l’industrie évite par tous les moyens de montrer ce qui s’y passe vraiment. Une des principales causes de ce manque de transparence est qu’en quelques décennies, la population en Europe est devenue majoritairement urbaine, et en conséquence, l’homme est devenu plus dépendant pour se nourrir. Il y a aujourd’hui beaucoup d’ignorance en ce qui concerne l’origine de nos aliments : bon nombre d’enfants ne savent même pas que la viande vient d’un animal vivant par exemple. Evidemment, l’industriel entretient cela grâce au marketing en faisant un usage large de scènes champêtres déconnectées de la réalité. Derrière le rayon boucherie de nos grands supermarchés se cache en fait la plus grande cruauté que l’espèce humaine ait fait subir aux animaux. »

Revenons aux cadences infernales, à la déshumanisation, aux manques d’effectifs et de contrôles dans les abattoirs. Est-ce que cela a toujours été ainsi ? quelle est la cause de ce mal selon vous ?
AdL :
« Après la guerre, notre société [en Europe de l’ouest, ndlr] est entrée dans une logique de productivisme. Les cheptels avaient été en grande partie décimés et il fallait nourrir la population. On a alors décidé de copier le modèle américain et c’est ainsi que nos éleveurs sont devenus producteurs : ce fut l’avènement des élevages industriels. Deux dynamiques, l’une économique et l’autre sanitaire, se sont alors mises en place, ce qui a entraîné une centralisation et une concentration toujours plus grande en oligopoles des abattoirs. »

Qu’avez vous globalement appris au sujet du lobby de la viande?
AdL :
« Dans l’ensemble, seuls trois groupes possèdent les abattoirs en France. Il va sans dire que ces groupes font désormais la pluie et le beau temps ! ... Et ce, y compris au Ministère de l’Agriculture ou auprès des institutions européennes. Aujourd’hui, ce sont les plus grands producteurs qui touchent le plus gros des aides de la PAC [de l’Europe, ndlr]. Les plus petits, eux, souffrent énormément. On compte actuellement un à deux suicides d’éleveur par jour. Notre société détruit ceux qui la nourrissent. Les consommateurs sont, évidemment, aussi les grands perdants : le prix de la viande de bœuf n’a pas évolué pour les producteurs entre 1995 et 2010, en revanche sur la même période, le consommateur a vu sa facture augmenter de 40%. »

GAIA enquête dans les coulisses de la viande chevaline depuis de nombreuses années et milite en particulier pour que cesse la vente de viande en provenance d’Amérique : qu’avez vous découvert de plus frappant à ce niveau ?
AdL :
« J’ai constaté que l’on continue à abattre des chevaux en grande quantité. En France, la consommation de cette viande a augmenté de 15% depuis le récent scandale européen lié aux lasagnes au bœuf contenant du cheval ! Les industriels ont en effet très bien géré cette crise en vantant les mérites nutritionnels de cette viande. Et pourtant dans les coulisses de ce commerce assez singulier, les choses ne sont pas toujours roses. Disparition de chevaux, problèmes graves de traçabilité, injection de substances toxiques... la liste est longue. En Belgique, tout comme en France, un certain nombre de margoulins sont impliqués dans ce trafic. Les chevaux sont en fait victimes, à la fois, de leur statut d’animal de compagnie, d’animal de travail, d’animal de rente, et des différentes législations européennes en fonction des différentes problématiques de chaque pays. »

Une de nos campagnes phares vise à rendre obligatoire l’étourdissement de tous les animaux avant l’abattage, y compris dans le cadre de la consommation religieuse. Quel a été votre constat dans les abattoirs ?
AdL :
« 100% de la viande sortant des abattoirs de la région parisienne est abattue de façon rituelle soit selon le rite « halal » soit selon le rite « casher ». En France, un bovin sur deux est abattu de façon rituelle, tout comme 90% des agneaux et 20 à 40% des volailles. Or, les principaux bénéficiaires de cette situation ne sont pas forcément ceux auxquels on pense. Le religieux, bien que faisant partie des principaux concernés et ayant sa part de responsabilité, est surreprésenté dans cette problématique. Ce n’est pas vraiment lui qui tire les ficelles. L’industriel fait ce qu’il veut dans ses abattoirs. Autorisé à titre d’exception à des fins de pratiques rituelles en 1964 en France et en 1974 en Europe [1988 en Belgique, ndlr], l’abattage des animaux sans étourdissement a aujourd’hui dépassé largement le cadre de la consommation religieuse. Les cadences sont plus rapides, les bêtes sont découpées vivantes : c’est un gain de temps et cela évite de nettoyer les chaînes d’abattage entre deux modes d’abattage différents. L’autre raison évoquée par les industriels pour justifier que l’abattage « halal » soit devenu la norme est que les abats, très populaires chez les consommateurs musulmans, peuvent ainsi être vendus comme « halal ». »

Les problèmes que les organisations dénoncent dans leurs enquêtes sont structurels, mais sont la plupart du temps perçus comme exceptions par l’industrie. Quel est votre point de vue en tant que journaliste ? Quelles solutions les organisations de défense animale peuvent apporter selon vous?
AdL :
« Il faut des faits, sortir des éléments nouveaux et rappeler le contexte. L’information est la clef. Etant donné qu’un grand nombre de consommateurs ne connaissent toujours pas la réalité de l’abattage, il faut la leur montrer grâce à des vidéos, des campagnes et être le plus factuel possible. Montrer, raconter, expliquer. »

Retrouvez l'intégratité de l'enquête de Anne de Loisy dans son livre "Bon appétit ! Quand l'industrie de la viande nous mène en barquette."

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Pour une interdiction de l’abattage sans étourdissement à Bruxelles-Capitale.

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